Contemporanea
Jaargang XXXIX Jaar 2017 Nummer 1

Recensies

Hoegaerts, Josephine, Masculinity and Nationhood, 1830-1910. Constructions of Identity and Citizenship in Belgium. Basingstoke: Palgrave-Macmillan, 2014.

Benoît Henriet, Université Saint-Louis

Dans cet ouvrage dense et ramassé, Josephine Hoegaerts se penche sur l’histoire de la masculinité en mettant en résonance le corps des hommes avec la formation de la nation belge. Elle y pose la question de la construction d’une double identité – mâle et citoyenne – de l’indépendance du royaume jusqu’au début du XXe siècle. Hoegaerts construit son propos comme une étude de lieux et de pratiques. D’une part, des espaces homosociaux d’apprentissage et de prise de décision : l’école, la caserne, le Parlement. D’autre part, de performances corporelles et vocales, telles que les « grandes manœuvres » annuelles de l’armée, la constitution d’un « canon acoustique » de chants patriotiques ou encore la prise de parole publique des élus de la Nation.

Pour les historiens du genre, la masculinité est affaire de performances, d’identités et de pratiques associées à l’état d’« homme » tel qu’il existe au sein d’un espace socio-culturel déterminé.1 Plusieurs modèles de masculinité ont toujours coexisté, certains sanctionnés culturellement ou institutionnellement, d’autres sont marginalisés.2 Hoeghaerts ambitionne ici d’analyser la mise en place d’un modèle dominant de masculinité en Belgique, en appréhendant les dynamiques culturelles et institutionnelles qui déterminent son émergence et sa diffusion. Elle en dénoue les dynamiques aux différents stades de la vie, de l’éducation du jeune garçon au rôle du patriarche, en passant par le processus initiatique du service militaire.

L’historienne justifie sa démarche, originale et passionnante, en soulignant le vide historiographique touchant à la masculinité en Belgique. Le citoyen des régimes bourgeois du long XIXe siècle étant exclusivement mâle, la « fabrique des hommes » qu’elle se propose d’analyser se confond avec une étude de la constitution du corps politique belge. Elle s’y attèle en croisant la formation des corps et des esprits avec l’inculcation d’un attachement affectif à la mère patrie. Masculinity and Nationhood se veut également l’histoire de l’émergence d’un fragile sentiment national dans un jeune État européen, au carrefour d’influences essentiellement prussiennes et françaises.

L’ouvrage s’ouvre sur une étude des lieux de construction et d’expression d’une masculinité hégémonique belge en devenir. Hoeghaerts y entremêle ses observations sur l’école, la caserne et le Parlement, afin de mieux faire ressortir la circulation interinstitutionnelle des discours et des modèles de virilité. Elle y montre notamment comment l’architecture de ces trois espaces est pensée pour isoler en leur sein les garçons et les hommes, les protégeant de menaces extérieures comme les miasmes, les femmes ou la plèbe en colère. L’éducation fondamentale et l’apprentissage militaire, pensés comme des expériences égalisatrices, étaient destinés à moraliser et socialiser le jeune corps masculin de la Nation.

Le deuxième chapitre porte sur le déploiement de la masculinité dans l’espace. En adoptant toujours une perspective croisée, l’auteur y souligne comment les grandes manœuvres – d’ambitieux exercices militaires hautement chorégraphiés – et les voyages scolaires contribuent l’un comme l’autre à façonner l’identité masculine. Tous deux servent de véhicule au patriotisme, par la défense simulée du territoire ou par la découverte de sa diversité culturelle et géographique. Ils contribuent également à inculquer aux jeunes hommes techniques du corps et qualités morales attendues des citoyens en devenir : bravoure, endurance physique, discipline.

La seconde partie de sa recherche porte sur la dimension acoustique de la masculinité. Hoegaerts s’y intéresse tout d’abord à la constitution d’un canon musical pour garçons et jeunes hommes, exaltant à la fois valeurs viriles et amour de la patrie. Dans le quatrième et dernier chapitre, l’auteur s’intéresse à la voix des représentants de la nation, en proposant une lecture à contre-courant des annales parlementaires. Elle y tente de déceler la portée et l’impact des discours prononcés par les députés et sénateurs par le biais des annotations sténographiques. Rires, interruptions, brouhahas constituent autant de marqueurs délimitant le périmètre d’acceptabilité dans la prise de parole publique.

En conclusion, Hoegaerts identifie un tournant culturel et sémantique dans l’identité masculine belge au cours des décennies 1860-1870. Les discours portant sur une masculinité patriarcale sont substitués par une vision du corps national modelé sur la fraternité. Le temps de la révolution passé, le corps citoyen n’a plus à se définir en rapport aux États voisins ; le débat public se concentre dès lors sur des questions de politique intérieure tel le conflit scolaire. Cette mutation s’accompagne d’un changement de perspective, une ségrégation genrée des espaces publics allant de pair avec une exaltation de la camaraderie homosociale.

Malgré les qualités indéniables de cette monographie, on peut regretter que son auteur n’y incorpore pas les visées impériales, tant celles du Roi des Belges que l’expansion spectaculaire des souverainetés européennes en Asie et en Afrique. La colonisation est alors pensée comme une « affaire d’hommes », et joue un rôle fondamental dans la construction de l’imaginaire masculin en Europe de l’Ouest. Hoeghaerts porte également peu d’attention aux masculinités alternatives ou considérées comme « déviantes », dont l’analyse aurait pu contribuer à mieux circonscrire le modèle « hégémonique » qu’elle met en lumière. Masculinity and Nationhood conjugue néanmoins la puissance d’une analyse originale et rigoureuse à une relecture fascinante l’histoire de Belgique et de son fuyant sentiment national.

- Benoît Henriet

Referenties

  1. Schrock, Douglas et Schwalbe, Michael, “Men, Masculinity and Manhood Acts”, in : Annual Review of Sociology, 35 (2009), 280.
  2. Demetriou, Demetrakis, “Connell’s Concept of Hegemonic Masculinity: a Critique”, in : Theory and Society, 30:3 (2001), 348.