Rex et la communication politique : étude historiographique et nouvelles approches d’un phénomène politique de l’entre-deux-guerres

- Clément Ferrier, ATER en histoire contemporaine, Université Bordeaux Montaigne — CEMMC (UR 2958)

La question du mouvement rexiste en Belgique est une question plus que centrale, tant d’un point de vue de la recherche sur les mouvements d’Ordre Nouveau que sur la période de la collaboration et de la mémoire collective belge, et plus particulièrement wallonne sur la période. Si l’historiographie belge a accordé une véritable importance à la période de la collaboration, le cas du mouvement rexiste n’a été majoritairement traité que dans des études se consacrant au « rexisme de guerre », à la figure de Léon Degrelle et à la Légion Wallonie, laissant de côté le rexisme de la seconde moitié des années 1930. En effet, au milieu d’un nombre important de contributions sur la collaboration francophone en Belgique, comme celles de Martin Conway et d’Eddy de Bruyne pour ne citer qu’eux, on ne dénombre qu’un nombre restreint de publications traitant du mouvement rexiste dans sa globalité avant la campagne des Dix-huit Jours. Du côté flamand, l’historiographie belge a fortement contribué à étudier ces mouvements politiques de l’entre-deux-guerres et de la collaboration, faisant l’étude d’un passé et d’une mémoire importante. La question du rexisme, et plus particulièrement dans sa période d’avant-guerre, est, elle, étudiée de manière plus éparse, majoritairement par des historiens non belges, comme l’indiquait déjà José Gottovitch en 1994 : « La curiosité s’étend donc au-delà du monde latin, berceau originel du mouvement, mais elle a quelque chose de fascinant, d’autant qu’elle répond à l’absence de travaux d’envergure dus à nos compatriotes sur le sujet ».

 

Ainsi, la présente contribution se propose d’étudier le champ historiographique du rexisme, ses productions tant belges qu’européennes, ses lacunes et ses manques sur la période de l’entre-deux-guerres, et plus particulièrement autour de la question de la communication politique de Rex. Nous dégagerons et étudierons le choix de cette historiographie de se focaliser uniquement sur Léon Degrelle, et encore plus sur la période d’avant-guerre, mais également l’importance de l’étude globale du mouvement, et l’atout que constitue la communication politique pour comprendre la naissance, la construction et l’évolution de Rex jusqu’à l’invasion allemande de mai 1940.

L’historiographie rexiste, un domaine fragmenté et inégal

 

Le mouvement rexiste devient un objet d’étude par l’historiographie à partir de la fin des années 1960 et au début des années 1970. L’étude du Français Jean-Michel Étienne, publiée en 1968, et couvrant l’histoire du mouvement jusqu’en 1940, ouvre la voie de l’historiographie sur le rexisme. En effet, cette synthèse expose la construction du mouvement rexiste et constitue l’une des bases de réflexions sur l’étude du rexisme d’avant-guerre, en abordant les différentes composantes du mouvement rexiste sur la période, et notamment en approfondissant le sujet de « l’idéologie » de Rex et de son appartenance, ou non, à une forme de fascisme. Ce travail, fouillé et réellement précurseur, reste le seul « classique » de l’historiographie sur la question du rexisme d’avant-guerre. Jules Gérard-Libois dans le second travail d’importance sur la question de Rex et qui vient compléter celui de Jean-Michel Étienne, détaille l’idée d’un « flux et reflux » du mouvement rexiste en 1989. Depuis ces deux travaux de qualité, il est difficile de dégager des études globales enrichissant le champ historiographique de Rex à l’échelle nationale, même si des auteurs ont pu étudier ponctuellement l’évolution du mouvement sur de périodes précises, comme Francis Balace pour les élections communales de 1938, sur les liens entre Rex et les fascismes européens ou des analyses sur sa composition socioprofessionnelle. Mais, il faut le dire, le « rexisme politique » est bien plus souvent étudié comme une composante de l’extrême droite belge de l’entre-deux-guerres, comme en attestent les travaux de Martin Conway, Jean Stengers ou encore Étienne Verhoeyen. Étudier la communication politique du mouvement rexiste demande toutefois d’interroger les différentes composantes du mouvement, ces éléments constitutifs, mais aussi à comprendre et mettre en évidence les nombreuses disparités qui peuvent exister à l’échelle locale.

 

En effet, le mouvement rexiste ne se développe pas de manière uniforme sur le territoire, encore plus face à la frontière linguistique. Mouvement profondément francophone, Rex connaît un développement bien plus important en Wallonie et dans la Région bruxelloise qu’en Flandres. Ainsi, l’étude du mouvement à l’échelle locale, et dans des districts et régions précis, est essentielle pour la compréhension de son l’implantation et de sa prospérité (relative toutefois). De cette manière, les travaux traitant du mouvement rexiste « dans les territoires » sont essentiellement le fait, à partir des années 1970, d’étudiants belges, en bachelier ou en master. On voit fleurir dans les universités belges (avec une surreprésentation des universités wallonnes) des mémoires de fin d’études traitant de Rex. Ces travaux restent des sources importantes d’informations et de compréhension du mouvement à l’échelle locale, et encore plus de sa communication politique qui s’adapte aux spécificités des territoires. Le travail de Mathieu Simons sur Rex-Verviers donne un bon aperçu de ces spécificités locales. Tiré de son mémoire de maîtrise, il porte un regard critique sur les mutations que connaît Rex localement, entre 1935 et 1945.

 

Toutefois, la disproportion flagrante entre la partie « 1935-1940 » et la suivante n’est qu’un exemple symptomatique de la focale utilisée par l’historiographie : Rex est plus qu’étudié à partir de 1940, mais presque délaissé pour ce qui concerne sa période d’avant-guerre. Pour couvrir une grande partie de la Wallonie, il faut noter les travaux de licence de Pascal Leyder et de Ghislain Lahaye traitant de Rex dans la province du Luxembourg et à Liège, le travail plus récent de Nicolas Parent étudiant l’implantation et le développement de Rex dans la région d’Huy jusqu’en 1945, mais aussi celui de Philippe Thayse. Le travail universitaire de Flore Plisnier vient compléter le panoptique wallon et apporte une contribution intéressante sur le Pays noir. La Flandre n’apparait cependant que tardivement comme espace d’étude sur le rexisme, avec le travail d’Els Cosyn, en 1990. Cette relative absence peut s’expliquer par l’idée que le mouvement rexiste ne se développe pas réellement en Flandre et qu’il s’agit d’un mouvement uniquement wallon.

 

Toutefois, il est nécessaire de venir contester cette idée, et de mettre en évidence un développement particulier du rexisme dans les régions septentrionales du royaume, avec ses propres dynamiques. Ainsi, l’ensemble de ces travaux révèlent bien souvent un dépouillement systématique des sources locales et régionales, et surtout de la multitude des titres de presses, rexistes ou non, qui sont produits sur la période d’études, permettant d’obtenir de très bonnes synthèses à l’échelle régionale d’un mouvement et de son ancrage.

La figure de Léon Degrelle, un obstacle à l’analyse du rexisme et à sa communication ?

 

L’un des écueils dans lequel tombe régulièrement et même systématiquement l’historiographie du rexisme est celle de l’étude d’un mouvement au travers presque uniquement de la figure de son chef, Léon Degrelle. En effet, peu d’ouvrages et de travaux traitent de Rex dans son ensemble, ils se focalisent généralement sur son chef. Si Léon Degrelle constitue un élément plus que central du mouvement rexiste, de nombreux auteurs s’attachent à en faire, à la manière des rexistes eux-mêmes, une forme d’émanation du mouvement. De ce fait, de nombreuses études accordent une place très importante à Léon Degrelle, en oubliant bien souvent le cœur du sujet que sont le mouvement rexiste, ces implications et ces spécificités locales, mais aussi ses autres personnalités. Ainsi, une majorité de ces travaux portant sur le mouvement laisse une grande place à la figure de Léon Degrelle et son omniprésence dans les analyses qui en ressortent. Le travail de Giovanni Di Muro accorde ainsi une place prépondérante au chef du mouvement rexiste, analysant l’évolution du mouvement uniquement par le prisme de son leader, et n’aborde les rouages internes du mouvement rexiste qu’en « périphérie » de l’étude.

 

Si des biographies de celui qui prend le titre de « führer des Wallons » sont publiées dès la seconde moitié des années 1960 et jusque dans les années récentes, une certaine partie sont fortement à charge (et parfois à décharge), ne sont pas le fait bien souvent d’historiens, mais plutôt de journalistes et donc ne prennent plus en compte la spécificité scientifique du sujet. De plus, de nombreux ouvrages publiés sur Léon Degrelle au tournant des années 1980 et 1990 sont le plus souvent des entretiens réalisés avec le chef de Rex en Espagne, comme ceux de Wim Danneau ou encore le fameux Degrelle m’a dit de Louis Narvaez, Duchesse de Valence. Toutefois, la biographie de Léon Degrelle rédigé par Arnaud de La Croix vient contrebalancer ce phénomène, détaillant bien l’importance que représente Degrelle au sein du mouvement et abordant sa place comme éléments de communication, mais surtout son évolution personnelle. De même, une biographie récente publiée dans une maison d’édition française montre l’intérêt, hors des frontières belges, de la figure de Léon Degrelle.

 

Toutefois, nous souhaitons profiter de ces lignes pour ouvrir l’hypothèse d’une étude de la communication politique de Rex, et de la place de son chef. L’importance de Léon Degrelle dans le mouvement est indéniable, mais il représente plus un véritable élément de communication au sein de Rex. Si des études sur la place du chef en politique existent et permettent de mettre en avant l’importance du leader, encore plus dans le premier XXe siècle, la figure de Léon Degrelle étudié comme un véritable objet et enjeu de la communication politique de Rex reste, encore aujourd’hui, largement oubliée par l’historiographie qui préfère se focaliser sur ses actions (et bien souvent la période 1940-1945), et introduire l’idée qu’il incarne le mouvement dans sa totalité.

 

À l’inverse, certaines études sur Léon Degrelle poussent à interroger la construction du mouvement à l’échelle locale, comme c’est le cas avec l’excellent travail de Bruno Cheyns. L’une des seules contributions historiques dans la langue de Vondel portant sur Léon Degrelle permet de donner un nouvel éclairage sur le rexisme dans la Région flamande, notamment par un dépouillement des sources en langue flamande. En effet, l’auteur nous apporte un éclairage plus qu’essentiel et novateur sur le rexisme en territoire flamand, à l’inverse de la majorité des autres travaux ne traitant Rex que par ses côtés wallons et bruxellois. Toutefois, une partie de l’historiographie s’ouvre, même timidement, à l’étude des trajectoires personnelles de ses membres : les articles de Jean-Marie Delaunois sur le théoricien de Rex José Streel, la très bonne biographie d’Hubert d’Ydewalle par Paul de Pessemier qui revient sur l’itinéraire de ce membre de la noblesse belge devenu rexiste avant de quitter le mouvement en 1937, au travers de sources de première main ou encore les travaux plus précis sur certains acteurs locaux sont d’autant d’éléments permettant de prendre à contrepied une historiographie se focalisant principalement sur Léon Degrelle et apportent des éléments plus que nécessaires pour comprendre la nébuleuse que constitue le rexisme d’avant-guerre autour de son chef.

En guise de conclusion : la communication politique de Rex, grande absente de l’historiographie

 

En somme, la recherche autour du rexisme et de sa communication politique pose question. La majorité des études produites depuis les années 1960 ne traitent que peu de cet aspect du mouvement. En effet, si beaucoup reconnaissent le caractère novateur des meetings de Rex ou de sa communication par le biais de sa presse au début de sa période d’existence (comprenons, 1935-1936), rapidement cet aspect disparaît. Si d’autres mouvements d’extrême droite voient leurs communications politiques étudiées, et ce depuis longtemps, le mouvement rexiste ne connaît pas de publication d’ampleur sur cette question. À l’image de l’article de Jules Gérard-Libois, peu d’études à l’échelle nationale du mouvement rexiste mettent l’accent sur une possible transformation du discours, ou du moins de manières anecdotiques. Cette absence d’une étude poussée sur la manière, les canaux et les lieux de diffusions et de constructions de la communication politique du mouvement rexiste coïncide avec les écueils déjà identifiés dans la présente contribution : Rex n’est étudié qu’au prisme de Léon Degrelle, le mouvement dans son ensemble, n’est que peu explicité ou, s’il l’est, la littérature scientifique renvoie systématiquement au travail de Jean-Michel Étienne, montrant ainsi le non-renouvellement autour de la question.

 

De cette manière, si quelques articles épars traitent de manière ciblée de l’un ou l’autre des aspects du mouvement, comme Hedwige Peemans-Poullet et son travail sur le lien entre les rexistes et les femmes questionnant ainsi la place d’une catégorie de la population sur laquelle le mouvement fonde une partie de sa communication, l’historiographie manque d’une synthèse globale, appuyant l’existence d’une communication particulière, à l’opposé de ce que connaît le public belge de l’entre-deux-guerres, et utilisant pleinement Léon Degrelle comme élément constitutif du discours et de sa communication.

Si la présente contribution ne peut faire œuvre d’exhaustivité dans la recension des travaux, nous avons souhaité retracer l’évolution de l’historiographie autour de la question du rexisme en Belgique depuis la fin des années 1960, en montrant l’intérêt particulier des auteurs pour Léon Degrelle, mais aussi le lent envol de l’historiographie et, peut-être, une forme de désintérêt pour le rexisme d’avant-guerre qui ne profite que de peu de contributions (qu’elles soient Belges ou internationales). Ainsi, la communication politique de Rex est la grande absente des synthèses écrites sur le sujet du mouvement, ce qui nous pousse à postuler l’idée qu’il est possible d’aborder cette idée de la communication politique pour permettre une meilleure compréhension du mouvement, de ces rouages internes et de son évolution dans la seconde moitié des années 1930.

 

Ma recherche s’inscrit dans la continuité des travaux portant sur les mouvements d’extrême droite européens de l’entre-deux-guerres, en proposant une approche centrée sur les pratiques de communication politique du mouvement rexiste. En se plaçant à l’intersection de l’histoire matérielle, de l’histoire des médias et de l’histoire politique belge et internationale, elle cherche à comprendre la manière dont le rexisme a construit et adapté son discours en fonction des contextes politiques et linguistiques belges. En replaçant ces pratiques dans une perspective comparée avec d’autres formations européennes, cette étude entend contribuer à une meilleure compréhension des circulations, des emprunts, mais aussi des adaptations nationales et locales des communications politiques d’extrême droite dans les années 1930.

- Clément Ferrier, ATER en histoire contemporaine, Université Bordeaux Montaigne — CEMMC (UR 2958)

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