Les archives de Paul Anrieu et les enjeux du théâtre de la seconde moitié du XXe siècle
Les archives Paul Anrieu (1930-2018) sont disponibles aux Archives & Musée de la Littérature. On y découvre non seulement un comédien hors pair, un metteur en scène de grand talent, mais aussi, au travers de ses multiples activités, toute une époque avec ses enjeux théâtraux théoriques, artistiques, culturels, sociologiques ou pédagogiques : toute une histoire qui nous a menés aux débats qui ont encore cours autour du théâtre actuel. L’intérêt de ces documents, ouverts à la recherche, tient surtout à la personnalité de Paul Anrieu.
« C’est un esprit très critique sur lui-même, très exigeant : il a énormément apporté au théâtre belge et il a très peu récolté par rapport à ce qu’il a apporté », écrivait Jacques De Decker dans Le Passage du témoin : Paul Anrieu, comédien et metteur en scène (2005). Probablement moins connu qu’il le mériterait, Anrieu n’était pas homme à œuvrer pour sa propre renommée. Artisan du théâtre, il se donnait sans réserve, doutait, se remettait en question, allait au fond des choses.
Cela se perçoit dans son travail de comédien mais aussi, par exemple, dans sa vocation de découvreur de pièces d’avant-garde. Paul Anrieu fut en effet l’inoubliable interprète d’Estragon dans En attendant Godot, de Samuel Beckett, mis en scène en 1957 par Émile Lanc au Rideau de Bruxelles, première pièce de Beckett montée en Belgique. Anrieu est aussi l’un des premiers à avoir mis en scène en Belgique Bertolt Brecht qu’il admirait, avec Homme pour Homme, aux Galeries, également en 1957. Le Cercle de craie caucasien qu’il a monté quatre ans plus tard pour le Rideau de Bruxelles, dans une scénographie de Serge Creuz, a marqué les esprits, notamment en raison d’une esthétique inspirée du Berliner Ensemble, de l’utilisation de masques et d’un travail théâtral extrêmement rigoureux, mêlant la dramaturgie brechtienne à une très grande émotion. Il est également l’auteur de deux spectacles conçus avec sa compagnie, Le Théâtre expérimental de La Cambre : la première mise en scène d’une pièce de Fernando Arrabal, Fando et Lis ainsi que de la première création de La Nouvelle Eurydice, de Gérard Prévot, encore méconnu à l’époque et avec lequel il a entretenu une importante correspondance présente aux AML.
Autre exemple de sa volonté désintéressée d’œuvrer pour le théâtre en soi : en 1957, son ami Jean-Marie Serreau, lui explique la difficulté de trouver un théâtre à Paris qui accepte d’accueillir sa mise en scène du Cadavre encerclé de Kateb Yacine. La pièce portait sur l’espoir de liberté du peuple algérien et dénonçait la torture qu’il avait à subir de l’occupant. Au cœur de la guerre d’Algérie, l’OAS (Organisation de l’Armée secrète) menaçait de plastiquer les théâtres qui programmeraient la pièce. Anrieu, dans un élan solidaire, propose alors d’organiser lui-même des représentations en Belgique. Dépensant sans compter, il loue le Théâtre Molière, lance la vente des places par souscription, devient employeur pour obtenir des permis de travail pour les comédiens… Les deux représentations bruxelloises font salle comble.
Par ailleurs, sa fonction d’enseignant à l’INSAS l’amène à réfléchir longuement aux questions de transmission et de pédagogie. Membre de l’équipe fondatrice de l’INSAS, avec Raymond Ravar, en 1962, il y enseignera pendant 27 ans et contribuera à l’émergence du métier de metteur en scène, ainsi qu’à la formation d’une nouvelle génération de créateurs, connue sous la dénomination « Jeune Théâtre ». Refusant des propositions de contrats pour s’investir dans l’enseignement, Anrieu explore, avec ses étudiants, le théâtre sacré des origines. Il rencontre ensuite Michel Saint-Denis (directeur de l’Old Vic Theatre à Londres) dont il adopte, dans ses cours et ateliers, la méthode. Celle-ci reposait sur une recherche d’équilibre entre la mobilisation d’une vérité intérieure, inspirée des travaux de Constantin Stanislavski, et la recherche d’un langage stylistique codé tel que Jacques Copeau le définissait.
Cet engagement pour le théâtre se manifestera aussi quand Maurice Pierre, directeur du Centre dramatique de Wallonie, meurt brutalement dans un accident de voiture. Anrieu accepte de reprendre d’urgence le poste de direction, convaincu qu’il fallait continuer, afin que son ami ne soit pas mort pour rien. Il y promeut une politique de théâtre de qualité, montant des pièces ou plus modernes, avec des comédiens engagés à l’année, des petits prix et des tournées dans les villages. Après de nombreux déboires avec l’administration, les difficultés financières auront finalement raison de lui.
Anrieu s’intéresse en outre à la politique culturelle de manière générale. Il porte un regard percutant sur la revalorisation des fonctions de création ou d’acteur ou, dans le cadre du Centre expérimental d’Étude du Théâtre, sur la situation du théâtre en Belgique secteur par secteur… « Pour lui-même et ses frères, pour les metteurs en scène et les comédiens, Paul Anrieu ne demande pas grand-chose : un minimum de sécurité, c’est-à-dire de perspective d’avenir. Non seulement pour eux-mêmes, mais avant tout pour ce qu’ils tentent de faire dans le théâtre de Belgique », écrit Luc Norin à son propos dans La Libre Belgique.
Comédien, metteur en scène, découvreur, ami, professeur, défenseur de la profession, Paul Anrieu s’est investi dans toutes les facettes du théâtre et a tout pris à cœur. Toujours enthousiaste et dynamique, fragile par moment, il a indéniablement marqué son temps. Chaque nouveau dossier d’archives donne à explorer une nouvelle facette de cette vie palpitante et l’ensemble permet de dresser, petit à petit, un tableau éclairant du monde du théâtre de son époque.
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