Les archives méconnues des Musées royaux d’Art et d’Histoire : genèse, défis et perspectives
C’est par l’arrêté royal du 8 août 1835 qu’est fondé officiellement le Musée d’Armes anciennes, d’Armures, d’Objets d’Art et de Numismatique, placé sous la houlette de son premier directeur, le comte Amédée de Beauffort. Les collections connaissant une expansion rapide, l’institution, tout d’abord installée au Palais de l’Industrie à Bruxelles, se voit contrainte de déménager une première fois vers la Porte de Hal en 1847, avant de s’installer définitivement, à partir de 1889, dans le parc du Cinquantenaire. En 1929, elle reçoit son nom actuel : les Musées royaux d’Art et d’Histoire (MRAH). Cette longue histoire de presque 200 ans a généré une masse d’archives considérable et pourtant largement méconnue qui compte plusieurs kilomètres linéaires de documents. Cet article a pour but de retracer l’histoire de ces archives muséales, de présenter les chantiers en cours aujourd’hui, et de réfléchir aux enjeux du futur.
Le passé
Lors du déménagement vers la Porte de Hal, la gestion du musée, rebaptisé Musée royal d’Armures, d’Antiquités et d’Artillerie par l’arrêté royal du 25 mars 1847, est confiée à l’historien et archiviste Antoine Schayes. Ce même arrêté instaure les premières obligations archivistiques : il faut conserver la correspondance et tenir un registre d’inventaire. C’est l’origine du fonds «Direction», qui constitue encore aujourd’hui le cœur des archives des MRAH.
Sous le directorat de Théodore Juste, successeur de Schayes, la production documentaire, jusque-là relativement limitée, s’accélère peu à peu. À la correspondance du conservateur en chef viennent s’ajouter les procès-verbaux de la Commission directrice, instituée en 1859. Cet organe, composé de sept membres est consulté pour chaque décision importante, dont les acquisitions.
Le grand tournant intervient en 1889, lors du déménagement des collections vers le palais du Cinquantenaire. L’arrêté royal du 12 janvier 1889, qui organise ce transfert, restructure également l’institution, rebaptisée Musées royaux des Arts décoratifs et industriels. Quatre départements sont créés, chacun étant placé sous le contrôle d’un comité et présidé par le conservateur en chef Prosper de Haulleville. Cette structure génère une production croissante de lettres, procès-verbaux, rapports et dossiers spécialisés.
En 1898, avec l’arrivée à la tête du musée d’Eugène Van Overloop, la gestion se professionnalise encore. Chaque achat réalisé, ainsi que les dons et les legs reçus, donnent désormais lieu systématiquement à la création d’un dossier, à l’origine du « fonds des acquisitions », tellement précieux aujourd’hui pour retracer la provenance des collections. L’augmentation du nombre de conservateurs en charge des différentes collections a évidemment une influence sur la masse de correspondance produite.
L’arrêté royal du 16 juin 1911 rebaptise l’institution Musées royaux du Cinquantenaire, et instaure cinq départements, chacun doté d’un conservateur et d’une équipe renforcée. L’apparition progressive de la machine à écrire multiplie les documents. L’arrivée, en 1925, de l’égyptologue Jean Capart au poste de conservateur en chef marque une nouvelle étape dans la professionnalisation administrative : chaque conservateur est appelé à faire rapport régulièrement, tandis que les dossiers relatifs aux finances, au personnel, à la gestion des bâtiments ou à la recherche scientifique se structurent peu à peu. Les créations d’un service éducatif (1922) mais également d’un certain nombre d’associations plus ou moins liées aux musées, telles que la Fondation égyptologique Reine Élisabeth (FÉRÉ ; 1923), vont contribuer à l’apparition de nouveaux fonds d’archives.
Malgré ces progrès, la gestion des archives reste irrégulière. Un service des archives apparaît entre les deux guerres, mais son fonctionnement demeure flou. La seconde moitié du 20ᵉ siècle ne corrige guère la situation. Les choses ne s’améliorent qu’au début des années 2000, lorsque l’historienne Valérie Montens initie une véritable démarche professionnelle : mise sur pied d’un tableau de tri, reconditionnement, premiers répertoires des principaux fonds. Cette dynamique se renforce à partir de 2020 avec la constitution d’une véritable équipe d’archivistes dirigée par Wouter Claes et composée de Sylvie Paesen, Denis Perin et Gerrit Verhoeven, qui en assurent aujourd’hui la gestion quotidienne.
L’enthousiasme du présent
Dès la création de ce service, plusieurs chantiers prioritaires sont lancés. Le premier concerne la conservation matérielle avec une attention particulière accordée au reconditionnement des archives dans des fardes et boîtes non acides. Les conditions de conservation restent toutefois imparfaites : en raison de l’absence de climatisation moderne et d’autres problèmes d’infrastructure, le risque de calamités demeure latent.
Le second chantier mis en place vise la description scientifique des fonds d’archives conservés. Depuis 2020, la série des « acquisitions » (près de 10.000 dossiers relatifs aux achats, dons et legs) ainsi que les registres des œuvres entrées au musée ont fait l’objet d’inventaires détaillés. Les fonds d’archives de plusieurs conservateurs (Joseph Destrée, Jean Capart, Jacques Lefrancq, Georges Macoir, Arpag Mekhitarian, etc.) et de collectionneurs (Gustave Hagemans, Jules Vandenpeereboom) ont également été classés et décrits. Il en va de même pour les riches archives de la FÉRÉ. L’inventaire du colossal fonds dit « de la direction » s’est achevé en automne 2025 et devrait être disponible prochainement. Tous ces inventaires suivent les normes internationales de description archivistique et sont intégrés au logiciel ScopeArchive, ce qui permettra à terme leur consultation en ligne.
La dématérialisation des documents constitue la troisième priorité. Grâce à DIGIT, le programme de numérisation des collections de la Politique scientifique fédérale, presque tous les fonds déjà inventoriés ont pu être scannés par des firmes spécialisées, garantissant ainsi une conservation à long terme et une ouverture facilitée à la recherche.
Les gageures du futur
Les archivistes des MRAH auront plusieurs défis à relever au cours des prochaines années. À court terme, l’accessibilité publique en ligne des archives déjà numérisées devra être garantie. En attendant, il est toujours possible de consulter physiquement les dossiers : une nouvelle salle de lecture destinée à accueillir les chercheurs devrait être inaugurée dans le courant de l’année 2026. Quant aux inventaires existants, ils sont déjà consultables en format PDF via la page Internet de l’institution
Un second objectif est de résorber l’arriéré de travail accumulé au cours des décennies en ce qui concerne l’inventorisation des fonds d’archives non encore traités. Le plus important de ceux-ci, tant au niveau de la taille que de la pertinence du contenu, est la série dite de l’« Administration », suite chronologique du fonds de la direction. Les dossiers du personnel, ceux de la comptabilité, ou encore les fonds du service éducatif ou de l’atelier des moulages constituent d’autres grosses séries auxquelles il faudra s’attaquer prochainement.
De nombreuses archives historiques, parfois fort anciennes, sont encore trop souvent conservées au sein des différents services des MRAH. Afin de les ouvrir à la recherche, ces archives décentralisées devraient faire l’objet d’un versement aux archives centrales du musée. Une procédure sera mise sur pied afin d’organiser au mieux leur identification et leur transfert.
La gestion des archives numériques représente un autre défi. Aujourd’hui, des téraoctets de données sont conservés en vrac sur les ordinateurs et les serveurs de l’institution, parfois enregistrés sous des formats obsolètes et sur des supports fragiles. Tous ces documents devront être traités afin de garantir leur pérennité et ensuite être structurés et inventoriés. En parallèle, une réflexion poussée devra être menée afin d’instaurer une procédure basée sur le principe de l’« archivage dès la conception » (archiving by design), applicable pour toute production future de documents.
L’approche d’un double bicentenaire, celui de la Belgique en 2030 et celui des MRAH en 2035, ouvre de passionnantes perspectives pour mettre en valeur les fonds d’archives. Une exposition ainsi qu’une publication consacrée à l’histoire des musées sont ainsi en projet.
Enfin, une amélioration structurelle du dépôt d’archives est indispensable. Le plan de rénovation du Cinquantenaire prévoit, si les moyens octroyés le permettent, des réserves modernes et climatisées pour y stocker les collections. Les archives, précieuses et fragiles, ne devront pas être oubliées.
Rejoignez-nous
Consultez les liens ci-dessous