Les colonies industrielles du Donbass – Sociétés nouvelles, nouvelle société (1880-1920)

-Vladimir Semenoff (boursier FRESH, ULB)

Bien avant que son nom ne soit associé à la guerre, la région du Donbass a été le théâtre d’une rencontre privilégiée entre l’Empire russe et l’Europe occidentale. Entre les années 1880 et le tournant du 20e siècle, le bassin du Donetz devient l’un des laboratoires industriels les plus fulgurants de l’Europe orientale, un monde nouveau façonné par les capitaux, les technologies et les compétences importées par des industriels, ingénieurs, contremaîtres et entrepreneurs belges, français, allemands ou britanniques. Plus qu’une simple « importation » technique, cette dynamique produit un monde social inédit dans l’empire russe, fait de migrations, de hiérarchies nationales et de frictions culturelles. Cette rencontre reste un angle mort de la mémoire collective, en Belgique comme en Ukraine ou en Russie. Qui se souvient qu’en 1900 le Donbass passait pour « la dixième province belge » et qu’il y avait plus de citoyens belges dans l’Empire russe que dans l’État indépendant du Congo?

Technologiquement distancé par les puissances européennes et cherchant à moderniser son économie, l’État impérial invite des industriels occidentaux à s’installer sur son territoire. Ceux-ci trouvent dans ce qui est alors appelé le « Sud de la Russie » un espace d’expérimentation très rentable, qui constitue un laboratoire d’industrialisation explosif. La région devient le creuset où se rencontrent plusieurs mondes aux conceptions très différentes : des paysans récemment émancipés du servage, des ouvriers migrants, des entrepreneurs, des ingénieurs et des financiers étrangers. Leur coexistence, parfois conflictuelle, parfois coopérative, donne naissance à un espace social hybride, produisant simultanément des effets ambivalents, tels que de la croissance, de l’urbanisation et des transferts de techniques, mais aussi de la dépendance, de la ségrégation sociale et une violence accrue au travail. L’originalité de cette expansion européenne ne tient pas seulement à son ampleur, mais également à sa logique. Elle relève d’un colonialisme d’exploitation, au sens où elle instaure une hiérarchie durable entre les populations locales et les expatriés. Dans ce cadre, la différence de traitement entre immigrés occidentaux et citoyens de l’empire n’est pas un détail, mais un principe d’organisation du monde industriel qui structure les salaires, les conditions de vie, ainsi que l’accès au logement, aux soins et à l’éducation. Si la situation actuelle met à nouveau la région du Donbass sous les feux de l’actualité, l’histoire de son industrialisation et de son exploitation par des Européens jusqu’aux premières années du régime soviétique constitue une porte d’entrée idéale pour étudier la relation entre l’Empire russe – puis l’Union soviétique et l’Ukraine – et l’Europe de l’Ouest.

Carte postale : « Bassin du Donetz. La vie des ouvriers – mineurs. » Fin XIXe – début XXe siècle (collection privée).

Un paysage historiographique fragmenté

Au 20ᵉ siècle, les approches historiographiques de cette région industrielle ont été fortement contraintes par les cadres politiques et institutionnels, sans pour autant se laisser réduire à une simple opposition entre « monde capitaliste » et « monde socialiste ». Dans l’espace soviétique, les récits ont longtemps privilégié une grille d’analyse marxiste‑léniniste, produisant une lecture téléologique centrée sur la formation du prolétariat et sa marche vers la révolution socialiste. Dans cette perspective, la présence de capitaux étrangers et d’acteurs européens est généralement reléguée à un rôle secondaire, comme une simple phase préparatoire à l’émergence d’une conscience de classe ouvrière. Dans les années 1930, les travaux d’Ilya Gonimov ou les enquêtes d’Alexandre Bek s’inscrivent dans un récit orienté vers l’avènement du socialisme et la centralité du sujet prolétarien. À partir des années 1960, cette matrice interprétative se reconfigure sans se dissoudre, à travers le développement d’une histoire sociale du travail plus systématique, dont les grandes synthèses, à l’instar des ouvrages de Stanislav Kulchitsky, offrent une accumulation remarquable de données sur la structuration du monde ouvrier. L’effondrement de l’URSS en 1991 marque un tournant majeur dans l’historiographie du Donbass. Dans les espaces ukrainien et russe, de nouvelles lectures émergent et reconfigurent le rôle de la dimension européenne. En Ukraine, les travaux historiques tendent davantage à réinscrire la fondation industrielle dans une histoire transnationale et européenne , en s’intéressant aux villes‑entreprises, ainsi qu’aux effets urbanistiques, environnementaux et culturels de la première industrialisation. En Russie, l’historiographie post-soviétique met davantage l’accent sur la formation d’un capitalisme régional et sur le rôle des entrepreneurs locaux. Dans cette perspective, les investissements étrangers s’inscrivent dans une histoire plus large du développement économique du « Sud de la Russie »

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Les ouvrages belges consacrés à l’industrialisation du Donbass se caractérisent par un cadrage fortement structuré autour des acteurs économiques et des dynamiques entrepreneuriales. Les travaux existants privilégient l’étude des investissements et des trajectoires d’industriels, s’inscrivant ainsi dans une tradition d’histoire économique centrée sur la performance et l’expansion du capital. Cette orientation produit une connaissance précise des mécanismes d’implantation des sociétés belges dans le sud de l’Empire russe, mais elle tend à construire le phénomène industriel à travers une focale élitaire, où les entreprises et leurs dirigeants constituent les principaux vecteurs d’intelligibilité. Ce biais analytique marginalise les rapports sociaux et les interactions locales, reléguant la question du travail à un rôle secondaire et tend ainsi à naturaliser les structures de domination sous le registre du développement économique, allant parfois jusqu’à une valorisation quasi‑hagiographique de la figure entrepreneuriale. Malgré ces limites, cette production n’est pas dépourvue d’intérêt heuristique. Elle offre une base documentaire substantielle sur les entreprises, les flux de capitaux et les trajectoires des acteurs économiques. Toutefois, son exploitation nécessite une recontextualisation critique, visant à réinscrire ces données dans une analyse plus large des relations sociales, des hiérarchies et des interactions entre communautés expatriées et populations locales. Une telle démarche implique notamment de dépasser le cadrage entrepreneurial pour interroger les modalités concrètes d’encadrement du travail et les formes de domination qui structurent l’espace industriel du Donbass.

À l’inverse, l’historiographie anglophone s’est structurée autour d’une articulation plus étroite entre histoire économique et histoire sociale. Des historiennes et historiens comme McCaffray, Friedgut ou Kuromiya analysent conjointement l’industrialisation, les migrations de main‑d’œuvre et les hiérarchies sociales. Cette production se distingue par son attention aux mécanismes concrets de la vie industrielle, comme l’organisation du travail, les conditions de logement, les conflictualités et les formes de mobilisation. Elle met en lumière la composition hétérogène du monde ouvrier du Donbass et la coexistence de populations diversement intégrées dans les structures industrielles . L’un des apports majeurs de cette tradition réside dans sa capacité à réintroduire la dimension transnationale de l’industrialisation, en analysant les circulations de capitaux, de techniques et de savoirs. Il convient de préciser que si une grande partie de ces publications reste marquée par une focalisation sur Donetsk et, plus largement, sur les investissements britanniques liés à la genèse de la ville-usine, l’historiographie anglophone tend néanmoins à articuler davantage l’histoire industrielle à des questionnements de culture politique, de composition sociale et de violence, ouvrant la voie à des relectures ultérieures plus explicitement transnationales.

Conclusion

Loin d’être une simple étape déficitaire sur le chemin d’un modèle occidental implicite ou un décalque malheureux du modèle occidental, l’industrialisation du Donbass s’est développée selon des modalités propres, et s’inscrit pleinement dans les circulations transnationales de capitaux et de techniques du tournant du 20e siècle. Si son organisation politique est ancienne, l’État russe dans sa forme « occidentalisée » (bureaucratie, administration, ministères, utilisation de données statistiques) est relativement jeune et peine à opérer une transition vers un État moderne. Le bassin du Donetz constitue l’un de ces espaces de transition. Jusque-là peu industrialisée, cette région devient en quelques décennies l’un des principaux pôles charbonniers et métallurgiques d’un empire en pleine mutation sociale et économique. La rapidité de cette transformation, l’importance des investissements étrangers et la concentration d’industries lourdes font du Donbass un observatoire privilégié des modalités concrètes de l’industrialisation impériale, à la fois laboratoire de modernisation économique et espace de fortes tensions sociales et administratives. La contribution attendue d’une telle recherche est donc double. Elle vise d’abord à déplacer la focale, en passant d’une histoire majoritairement centrée sur les bilans financiers, les figures patronales ou la performance technique (surtout dans l’historiographie belge) vers une histoire sociale attentive aux expériences vécues, aux conflits, aux frictions et aux formes ordinaires de domination qui accompagnent l’implantation industrielle. Elle vise ensuite à reprendre, en la dégageant de ses cadrages largement idéologiques, la question du rôle des Européens dans l’émergence d’une contestation ouvrière et politique, sans céder à une logique de causalité unique, pour rouvrir l’enquête en articulant la violence de l’État impérial et celle, spécifique, d’un ordre industriel « importé », parfois porteur de traits quasi coloniaux.

Sur le plan historiographique, ce travail se situe à l’intersection de plusieurs traditions qui reconnaissent désormais l’héritage européen du Donbass, tout en lui assignant des fonctions explicatives différentes : dans le récit soviétique, elle demeure souvent un simple arrière-plan de la formation de la classe ouvrière ; dans une partie des relectures ukrainiennes, elle tend à fonctionner comme un marqueur identitaire ; dans certaines synthèses russes, enfin, elle est fréquemment intégrée à une histoire plus large d’un capitalisme régional en voie de consolidation.

 

C’est ici qu’intervient un point décisif : poser la question de la responsabilité des industriels occidentaux ne revient ni à chercher des coupables uniques ni à justifier la téléologie révolutionnaire, mais à refuser une lecture qui ferait des acteurs européens des victimes passives d’une violence surgie « de nulle part ». Certaines narrations ultérieures tendent à construire cette image d’innocence et de dépossession. Ce travail invite au contraire à examiner ce que ces entreprises ont rendu possible, toléré ou institutionnalisé dans le Donbass, en termes de discipline, d’inégalités, de ségrégation sociale et de dévalorisation des populations. Une telle approche n’oppose pas mécaniquement « occidentaux » et « Russes/Ukrainiens », mais cherche à décrire un monde social composite, traversé de coopérations, d’alliances et de conflits, dont la complexité a trop souvent été biaisée par des lectures idéologiques.

En replaçant au centre de l’analyse les dispositifs concrets de gouvernement de la main-d’œuvre et les interactions entre communautés expatriées et sociétés locales, cette recherche entend contribuer à une compréhension plus nuancée du Donbass impérial, non comme antichambre du récit soviétique, ni théâtre lointain d’une aventure entrepreneuriale, mais en tant qu’espace-frontière où s’expérimentent les contradictions de la modernité industrielle européenne.

-Vladimir Semenoff (boursier FRESH, ULB)

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