Contemporanea
Tome XLII Année 2020 Numéro 4

Comptes rendus

De Nutte, Niels & Gasenbeek, Bert (eds), Looking Back to Look Forward. Organised Humanism in the World: Belgium, Great Britain, the Netherlands and the United States of America, 1945-2005 (Bruxelles : VUBPress, 2019), 172 p.

Victor Fernandez Soriano, Université de Luxembourg

Peu de sujets ont fait couler autant d’encre que l’histoire des religions. De la même manière que toute religion a son histoire, la « non-religion » a la sienne aussi. Le livre récemment édité par Niels De Nutte et Bert Gasenbeek parle de cette histoire, au moins de celle des mouvements sociaux qui visèrent à créer des mouvances basées sur une identité irréligieuse. Ces mouvements sociaux portent des noms changeant selon les pays ou en fonction de traditions culturelles parfois divergentes : laïcs, non confessionnels, séculaires, etc. Parmi ces appellations, le livre édité par De Nutte et Gasenbeek en privilégie une aux échos anthropocentriques : celle d’« humanisme ». D’origine anglo-saxonne, le terme « humanisme » s’est ouvert un chemin dans les espaces publics de Flandre ou des Pays-Bas, notamment, comme une forme de communautarisme qui ne s’inscrit pas dans une religion ni dans une idéologie concrète. L’humanisme se caractérise par un sens moral profond défini par opposition ou par contraste avec la morale religieuse. Le terme dérive, donc, d’une volonté générique de situer l’être humain au centre de la conscience morale à la place d’une entité divine. Il n’est pas à confondre (parce que pas lié a priori) avec d’autres termes étymologiquement apparentés comme celui d’« humanitarisme » ou homophones comme l’« Humanisme » de la Renaissance. Vous, lecteur francophone astucieux, l’avez compris : dans les contextes francophones, on lui préfère le terme de « laïcité ».

La volonté de fixer une morale non religieuse se trouve historiquement derrière l’apparition de communautés ou réseaux associatifs dans nombre de pays. Or, le livre édité par De Nutte et Gasenbeek montre que si bien ces groupes partagent un même objectif, leurs origines et même leur influence diffèrent considérablement, façonnées par les traditions socio-politiques propres à chaque pays.

En Grande Bretagne, où le terme « humanisme » est consacré, la mouvance qui lui est associée s’enracine dans la tradition du libéralisme. David Nash, dans son article consacré au cas britannique, explore ces racines dans certaines idées en vogue au XIXème siècle autour de l’individualisme, le sécularisme et l’épanouissement social, et en dégage une lignée qui va de John Stuart Mill à Bertrand Russell. Aussi l’humanisme britannique est débiteur, même dans ses configurations plus récentes, du positivisme d’Auguste Comte. Développé dans un contexte socio-politique étranger à la pilarisation de l’État, l’humanisme britannique se caractérise ainsi par sa porosité idéologique, éloignée de l’anticléricalisme, qui met l’accent sur l’éthique et qui attire des adhérents à l’un ou l’autre parti politique. Dans les années 1950-1970, l’humanisme britannique bouillonne dans le même magma sociologique du pacifisme anti-nucléaire et l’activisme pour les droits humains et, à l’instar de ces autres groupes, va pencher légèrement vers la gauche politique.

Aux États-Unis, contexte étudié dans un article de Stephen P. Weldon, l’humanisme a des origines… religieuses. Il naît dans les années 1920 au sein des églises unitaristes, dont certains ministres vont prôner la création d’une religion inspirée du droit naturel, où les idéaux de démocratie occidentaux et le progrès scientifique se substituent à l’idée d’un dieu ou d’un pouvoir supranaturel. L’humanisme états-unien est donc à l’origine une religion sans dieu, ce qui va marquer son évolution postérieure dans un contexte socio-politique où les religions sont des entités privées avec une forte emprise sur l’espace public. L’humanisme états-unien va entretenir de bonnes relations avec les églises chrétiennes et les communautés juives du pays. Il va même s’attribuer le rôle de gardien constitutionnel du Premier amendement. Cependant, son caractère non-théiste va le placer aux marges d’une société profondément marquée par les croyances religieuses.

Aux Pays-Bas, le terme « humanisme » est adopté par un groupe organisé autour d’une personne : Jaap van Praag, qui se trouve à l’origine de la première Ligue humaniste, fondée en février 1946. La Ligue humaniste de Van Praag, héritière des traditions néerlandaises du sécularisme et la libre pensée, propose, au lendemain de la guerre, un renouveau spirituel irréligieux. Cette nouvelle spiritualité se traduit dans une série de postulats génériques, plutôt des valeurs, autour des égalités et du respect d’autrui, qui se veulent non offensants et au-dessus de la pilarisation de l’État. Avec le temps, les milieux humanistes vont pourtant se pencher vers le pilier socialiste (Van Praag sera même député du PvdA) et plus tard vers les partis progressistes nés dans les années 1960.

Le cas de la Belgique est présenté en deux articles, l’un concernant la société francophone du pays écrit par Caroline Sägesser, et l’autre concernant la société néerlandophone écrit par Niels De Nutte. Cette césure entre les deux communautés montre la complexe coexistence de deux réalités socio-culturelles qui convergent et à la fois divergent. Les deux réalités partagent un socle commun : celui de la tradition laïque et de la libre pensée, étroitement liée aux piliers libéral et socialiste par opposition au cléricalisme du pilier catholique, et à la fois proche d’une tradition franc-maçonne fort consolidée dans le pays. Cependant, les langues véhiculent des us sémantiques différents qui vont donner des sens différents. Du côté francophone, le terme « laïcité » fait retentir en Belgique l’influence française dans la mesure où il implique une volonté politique d’exclusion de la religion de l’espace public. Les débats s’y articulent autour de l’idée de désacraliser des espaces comme l’école et des rituels comme les funérailles. Le mot « laïc » est ainsi présent dans les associations nées de cette mouvance en Belgique francophone. C’est le cas du Centre d’Action laïque, organisation pionnière fondée à Charleroi en mars 1969, ainsi que des diverses Maisons de la laïcité fondées depuis les années 1970 en Wallonie et à Bruxelles, et présentes aujourd’hui dans de nombreuses communes. Du côté néerlandophone, on a même du mal à trouver un équivalent du terme, qui apparaît parfois traduit comme « seculariteit », « secularisme » ou « vrijzinningheid ». En Belgique néerlandophone, ce sera ainsi l’influence des voisins du nord qui se fera sentir le plus fort, avec la création d’une Ligue humaniste flamande en 1951 à l’instar de celle fondée par Van Praag. À l’origine ancré dans les réseaux de la franc-maçonnerie flamande, l’humanisme belge met l’accent sur l’individualisme et même l’intellectualisme, soit sur la liberté individuelle comme principal vecteur de l’éthique sociale. Dans cet esprit, la Ligue humaniste est à l’origine d’une société civile assez vaste, qui englobe des associations de guidance et soutien « moral », un mouvement de jeunesse créé en 1956, des commissions sur la morale dans les médias ainsi qu’une organisation parapluie : la Unie Vrijzinnige Verenigingen, établie en 1971. Cela étant, les mouvances francophone et flamande belges convergent bien entendu dans leurs intérêts et préoccupations, ainsi que dans leurs objectifs et réussites. Leur influence contribue à expliquer la réforme de la constitution belge qui étend, depuis 1994, l’obligation de l’État à subventionner les cultes aux organisations offrant « une assistance morale selon une conception philosophique non confessionnelle ».

Le livre édité par De Nutte et Gasenbeek fait, donc, le choix du terme « humanisme » face à un éventail lexical qui reflète des cultures politiques diverses et fort enracinées dans les espaces publics nationaux. Leur choix s’explique par la prépondérance de ce terme dans les contextes analysés, à l’exception de la Belgique francophone. C’est peut-être un choix un peu forcé, mais à la fois inévitable. Il s’avère une solution efficace pour aborder l’étude comparée des processus historiques qui, quoique façonnés par des sentiments politiques et religieux propres à chacune des sociétés concernées, confluent dans leur détermination de consolider une morale publique dépourvue de religiosité.

- Victor Fernandez Soriano