Carmon, Romane, Yvonne Nèvejean. Sauver les enfants (Bruxelles : Racine, 2025), 318 p.

-Margaux Roberti-Lintermans, AVG-Carhif - UCLouvain

En 2019, une rue de Bruxelles est nommée d’après Yvonne Nèvejean. Comme nous le rappelle l’autrice, c’est un fait assez notable lorsqu’on sait que seules 7,71% des rues sont nommées d’après des femmes, pour 91,05% d’hommes. C’est à partir de cet évènement que Romane Carmon nous emmène sur les traces de celle qui fut longtemps la directrice de l’Œuvre nationale de l’enfance (ONE). Dans un ouvrage publié aux éditions Racine, l’historienne nous expose son enquête sous l’angle des actes de résistance d’Yvonne Nèvejean durant la Seconde Guerre mondiale.

Diplômée en 2017 d’un master en Histoire avec un mémoire portant sur les résistantes durant la Seconde Guerre mondiale, Romane Carmon a pour volonté de visibiliser les femmes dans l’histoire de la résistance. Par une approche biographique, elle vise à enrichir l’historiographie belge sur le sujet, qui reste limitée et orientée vers une dimension collective. Toutefois, Yvonne Nèvejean est une figure déjà connue en tant que directrice de l’ONE ainsi que pour ses actes de résistance. Reconnue comme agent de renseignement et d’action en 1946, elle est également détentrice de la médaille des Justes en 1969. Les archives mobilisées s’appuient dès lors sur ces dossiers de reconnaissances (CegeSoma, Yad Vashem) et les archives institutionnelles de l’ONE (AVG-Carhif). À cela s’ajoute une série de documents conservés dans divers centres dont les archives du Palais royal, la fondation de la mémoire contemporaine et la caserne Dossin. Romane Carmon complète son travail par la mobilisation de sources orales détenues à l’United States Holocaust Memorial Museum à Washington, ainsi que des interviews de Marie-Catherine Van Gansberghe, la belle-fille de Yvonne Nèvejean.

L’historienne ambitionne de contribuer à l’histoire des femmes par le biais d’une personnalité connue mais finalement peu visible auprès du grand public. La carrière de Romane Carmon démontre cette volonté de transmission de recherches historiques auprès du grand public par son implication dans des documentaires et son travail comme chroniqueuse, ce qui influe sur la narration adoptée.

Les expériences professionnelles de l’autrice se traduisent dans ce livre, qui atteint son objectif de diffuser largement son « récit » tout en respectant la rigueur de sa discipline, contribuant ainsi à l’histoire publique. L’autrice s’empare de l’approche biographique en la ciblant particulièrement sur la période de guerre, sans faire l’économie d’une contextualisation et d’une explication de sa démarche. L’ouvrage se structure en dix chapitres qui, après une introduction concise, retracent chronologiquement la vie d’Yvonne Nèvejean, depuis sa naissance jusqu’à la transmission de sa mémoire après son décès, en passant par le contexte dans lequel elle s’inscrit. Le lectorat est ainsi amené à prendre connaissance du fonctionnement des services de protection de l’enfance dans lesquels elle débute sa carrière, ainsi que du rôle de ces derniers durant la guerre. On découvre dans cet ouvrage les prémices de la carrière d’Yvonne Nèvejean, qui a passé une année de formation aux Etats-Unis, et son ascension progressive jusqu’au poste de directrice de l’ONE. Le cinquième chapitre explique étape par étape l’exclusion progressive de la population juive en Belgique. Cette contextualisation permet de recentrer ensuite l’attention sur les enfants juifs dans le chapitre suivant qui occupe un tiers de l’ouvrage.

Carmon, Romane, Yvonne Nèvejean. Sauver les enfants (Bruxelles : Racine, 2025), 318 p.

Car le cœur du sujet est celui-là. Comment Yvonne Nèvejean, en jouant de son travail à l’ONE, a permis de sauver des milliers d’enfants juifs de la déportation, parfois de justesse. La directrice parvient à intégrer les enfants dans les circuits de l’ONE, que ce soit dans les différents homes, colonies de vacances, sanatorium, internats, ou auprès de familles d’accueil, avec la complicité de membres du personnel et en collaboration avec le Comité de défense des juifs. C’est tout un réseau qui se met en place pour soustraire ces enfants à l’occupant et les cacher à la vue de tous. Cette séparation des parents, ainsi que la nécessité de masquer leur identité, est exposée du point de vue des membres du réseau ainsi que par le témoignage de certains enfants.

Dans le septième chapitre, l’analyse d’une photographie d’Yvonne Nèvejean avec des dignitaires nazis, qui suscite la controverse, met en exergue la volonté de l’historienne de guider le lecteur dans sa démarche d’enquête. Elle procède ainsi à une analyse rigoureuse, identifiant chaque élément, le comparant avec la presse de l’époque, et parvient, malgré le manque d’informations disponibles, à reconstituer l’événement d’origine. Loin de nous apporter d’emblée la réponse sur un plateau, cette approche permet de dévoiler au grand public les coulisses de sa recherche et les questionnements multiples qui guident son travail.

En conclusion, cet ouvrage rend visible la personnalité d’Yvonne Nèvejean – bien qu’on regrette que l’ensemble de sa vie ne soit pas davantage mis en lumière -, tout en l’inscrivant dans l’histoire de l’enfance juive durant la Seconde Guerre mondiale en Belgique. Les archives mobilisées sont variées sans toutefois apporter d’éléments particulièrement nouveaux pour la recherche scientifique. Il plaira certainement au grand public et s’inscrit pour la recherche dans une démarche d’histoire publique réussie.

-Margaux Roberti-Lintermans, AVG-Carhif - UCLouvain

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