Delameillieure Chanelle, Gijbels Jolien, Consent. Een geschiedenis van dwang en vrije wil en alles daartussenin, (Tielt : Lannoo, 2025), 261p.
Impossible aujourd’hui de ne pas avoir été confronté·e à la notion de consentement depuis la vague #MeToo et les multiples dénonciations publiques de violences de genre. Mise sur le devant de la scène, elle existe pourtant depuis des siècles avec un sens similaire, malgré les réinterprétations dont le terme a pu faire l’objet. L’ouvrage, en néerlandais, qui se traduit par « Consentement : une histoire entre contrainte et libre arbitre et tout ce qui se trouve entre », a pour objectif de nourrir la possibilité d’une transformation culturelle. « Ce livre peut y apporter sa contribution en remettant en question notre compréhension contemporaine du consentement et en mettant en lumière la manière dont les cadres et les pratiques développés historiquement ont émergé ».
Avec cet ouvrage collectif, Jolien Gijbels et Chanelle Delameillieure décident de se saisir de la notion de consentement de manière large pour (re)questionner une série de thématiques de recherche. Pour les deux historiennes, le sujet n’est pas nouveau. Jolien Gijbels s’en empare dans ses travaux sur les opérations gynécologiques, les césariennes ou encore la question de l’avortement au 19e siècle. Tandis que Chanelle Delameillieure, s’y intéresse plus explicitement à travers ses recherches sur les enlèvements précédant les mariages à la fin du Moyen-Age.
Pour cet ouvrage, les deux chercheuses se sont associées pour interroger, avec d’autres historien·nes de Belgique et des Pays-Bas, tout ce qui se trouve « entre contrainte et libre arbitre » depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Cette perspective donne l’opportunité de réunir diverses contributions qui, à première vue, ne partagent que peu de points communs. Or, prendre cette entrée du consentement leur permet de s’inscrire dans une histoire des subalternités en plein essor. L’ABHC en avait fait son axe thématique lors des journées de l’histoire contemporaine en 2024, tandis que le Forum en histoire des femmes, du genre et des sexualités organisait un colloque autour de la notion de silence dans l’histoire orale après #MeToo quelques années auparavant.
C’est à partir de ce point sur le silence des sources que les autrices s’interrogent en introduction. Décrit comme un obstacle majeur pour la recherche, il nécessite de requestionner les sources, de faire preuve d’inventivité dans leur approche, et de chercher ailleurs.
L’ouvrage rassemble dix contributions permettant d’éclairer des thématiques variées dans des ancrages et chronologies différentes. Il débute par un chapitre de Christian Laes sur la capacité d’action/de résistance des apprentis, des personnes réduites en esclavage porteuses de handicap physique et des femmes réduites en esclavage durant l’Antiquité gréco-romaine. Le chercheur donne à voir la prise en main de leur destin alors que ces individus se trouvent en situation de désavantage social. Channelle Delameillieure continue l’exploration dans un second chapitre avec l’analyse du cas de Kateline qui consent à épouser Jan et le fait savoir dans un document officiel en 1438. L’historienne questionne à travers cet exemple, ainsi que celui de Amelkin et Laureys, la vision simpliste du consentement qui peut prévaloir alors que celui-ci peut être clair mais pas enthousiaste.
Dans un troisième chapitre, Dagmar Vandebosch propose une analyse de la première traduction néerlandaise (1550) du roman espagnol La Célestina. Elle met ainsi en lumière la complexité du rapport à la sexualité des femmes par l’exploration d’une double tension, d’une part, entre désir sexuel et protection de ses propres limites, d’autre part, entre désir de plaire et résistance aux pressions extérieures. Dans un quatrième chapitre, Jonas Roelens traite de l’intersexualité et des examens médicaux au début des temps modernes. L’historien questionne la contrainte et le libre arbitre des personnes intersexuées dans l’assignation à un sexe par des examens médicaux. A travers plusieurs cas, il montre la faible autonomie des personnes intersexuées vis-à-vis de l’avis médical qui supplante toute autre considération alors que leur vie en est fortement impactée.
Le cinquième chapitre, écrit par Jolien Gijbels, revient sur le consentement des parturientes lors des césariennes au 19e siècle, du changement de prise en considération de leur volonté, ainsi que le contexte de production de ce consentement. Cette dimension du choix éclairé questionne jusqu’à aujourd’hui les pratiques autour des césariennes d’urgence. Corrie Tijsseling explore, dans un sixième chapitre, la place des personnes sourdes dans l’éducation et la société. La langue des signes y est considérée comme utile mais inférieure à la parole, qui reste imposée aux élèves dans les institutions pour personnes sourdes via des méthodes d’éducation autoritaires et violentes.
L’histoire coloniale est abordée par Margot Luyckfasseel dans un septième chapitre à propos du rôle des Ngbaka dans l’application du projet colonial. Elle questionne le consentement de ces populations, qui repose sur une nécessité de survie ou des considérations pragmatiques, ainsi que la difficulté à sortir du discours colonial dans l’approche de cette histoire d’une Afrique dite « tribale ». Le huitième chapitre s’intéresse également à l’histoire de la colonisation par le traitement de la communauté moluquoise par les Pays-Bas au 20e siècle. Le consentement dans le déplacement de ces populations ne peut être univoque et est souvent réduit à une simple distinction entre migration volontaire et involontaire. Gerlov van Engelenhoven encourage une appréhension de la situation sous l’angle d’un continuum.
Chiara Candaele revient sur l’évolution des processus d’adoption et d’abandon d’enfants en Belgique dans un neuvième chapitre. Elle questionne d’une part le consentement des mères biologiques et des enfants, légalement nécessaire, à partir du cas de Marie Flore, enfant métisse adoptée en 1959. D’autre part, elle montre les transformations des processus d’adoption et les conséquences en termes d’accès à l’information pour les personnes concernées aujourd’hui. L’ouvrage se clôture par un dernier chapitre rédigé par Laurens de Rooy et Lisa Vanderheyden qui reviennent sur les collections du musée Vrolik d’Amsterdam contenant des corps d’enfants. Leur présence pose la question du consentement des parents à leur dissection dans le contexte du 19e siècle, ainsi que de la gestion et de l’exposition actuelle de ces corps.
« Ce livre vise à rendre justice à la diversité des formes que pouvait prendre le consentement par le passé ». L’objectif est atteint avec cette palette de situations qui éclaire la complexité de la notion de consentement. Cette approche permet un renouvellement, un nouveau regard qui tend à décentrer et s’approcher au plus près possible des vécus, avec toutes les difficultés que cela pose en termes d’analyse des sources. Il invite à réfléchir à la complexité tout en refusant une approche trop linéaire, et éclaire des enjeux très actuels autour du consentement. Les chapitres s’enchaînent en fonction de la chronologie des sujets et sont indépendants les uns des autres, ce qui rend possible une lecture aléatoire et contribue à son accessibilité. La question qui demeure en fin de lecture : l’ouvrage sera-t-il accessible en français ou en anglais afin de gagner une audience plus large ?
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