Vincent Scheltiens Ortigosa, Ontvoltooid Verleden. Spanje onder en na Franco, Anvers, Ertsberg, 2025.
Chercheur à l’Université d’Anvers, spécialiste des identités flamande et wallonne, auteur de travaux sur la communauté juive de Bruxelles ou sur les nationalismes de droite en Flandre et en Catalogue (une approche comparative très dynamique), Vincent Scheltiens nous livre ici une synthèse de premier intérêt. La thèse de l’auteur, qui est forte et a pour vocation d’interroger notre contemporanéité (en ce sens, cet historien ne cache pas la portée engagée de sa réflexion), est la suivante : l’Espagne franquiste a été suivie de la fameuse période de « transition » (concept bien étudié en 1990 par Ronald H. Chilcote), à partir de 1975 (mort du Caudillo) et plus spécialement 1981 (échec du coup d’État franquiste et reprise en main de la situation par le roi Juan Carlos). Mais il n’y eut pas de grande rupture démocratique. Par conséquent, si le passage de cette forme de fascisme à la démocratie a pu se faire en douceur, un mouvement inverse, tout aussi doux, ne pourrait-il pas trouver un terrain propice en Espagne ? D’où le titre, que l’on pourrait traduire en français par Le passé inachevé. Instrument de Franco durant des années, la famille de Bourbon est demeurée dans ses grâces, non sans qu’en 1969 Juan Carlos, fils de Don Juan (lui brûlant l’ordre de succession, ce qui fit éclat), soit désigné comme successeur du dictateur. Personne ne semblait dupe du fait que la situation changerait une fois celui-ci arrivé au pouvoir ; mais dans quelle mesure ?
Vincent Scheltiens revient en détail sur la guerre civile, l’Espagne des années 1940-1960, celle où – grand sujet à fouiller davantage – beaucoup de Belges se rendent en vacances, possèdent une résidence secondaire, où Léon Degrelle (travaux de Bart Govaerts) se cache au fil de ses déménagements, entre deux tentatives d’enlèvement, et où le roi Baudouin et la reine Fabiola conserveront des liens fort avec le régime (Anne Morelli a écrit un livre suggestif sur la question). Il aurait à ce titre été intéressant d’articuler davantage ce contexte à toutes les tentatives espagnoles d’intégrer le Marché commun, à partir de 1962 (je renvoie aux travaux, notamment, de Matthieu Trouvé) mais aussi de mettre l’accent – l’auteur le sait – sur la place cruciale de l’Espagne dans l’internationale anticommuniste des temps de guerre froide. Il est intéressant d’observer que 1975 est l’année de la mort de Franco mais aussi celle de l’Acte final d’Helsinki qui, aux yeux d’aucuns, représente un réchauffement des relations Est-Ouest : quel est l’impact de ce dispositif nouveau pour la péninsule dans sa fonction anticommuniste ? Pour l’auteur, cette transition sans auto-analyse (comme ce sera le cas en Afrique du Sud par exemple, avec la commission « Vérité et Réconciliation » après l’apartheid), cette amnistie post-franquiste mène à l’amnésie (n’y a-t-il pas là une rapide association d’idées, même intéressante ?).
L’incarnation de cette transition se trouve dans la tentative de putsch du 23 février 1981, organisée par Antonio Tejero, à la tête du groupe des gardes civils (on se rappelle de son couvre-chef), qui tira plusieurs coups de feu en plein congrès des députés, avec pour but d’instaurer une junte (sa mort, en février 2026, passa assez inaperçu) et des trois hommes qui ne se couchent pas. Le premier est Adolfo Suarez, homme de la transition, Manuel Fraga, du parti néo-franquiste et Santiago Carrillo, chef du groupe parlementaire du PCE (parti communiste espagnol) : tous trois, dans un curieux alliage de concorde, sont les visages de ce passage à la démocratie.
Le travail de Vincent Scheltiens est avant tout une synthèse et une réflexion ; le lecteur n’y trouvera pas une grande exploitation de sources manuscrites mais, en revanche, une connaissance très fine de la littérature scientifique hispanophone, non sans une mobilisation heureuse, ce qui est trop rare chez les historiens, d’auteurs de référence d’autres disciplines. D’ailleurs, en l’espèce, celles-ci relèvent plutôt de la philosophie ou de la sémiologie françaises des grandes heures, à savoir les années 1950-1970 (Mythologies, de Roland Barthes, mais aussi, paru en 1975, La crise des dictatures. Portugal, Grèce, Espagne de Nicos Poulantzas, auteur un peu oublié aujourd’hui mais qui a beaucoup compté pour toute une jeunesse). La littérature n’est pas omise, à l’instar de L’ordre du jour d’Éric Vuillard (un grand succès de librairie), sur les Accords de Munich et, nous aurions pu attendre les réflexions de l’auteur sur Les irresponsables (2025) de Johann Chapoutot (autour du caractère non-inéluctable de l’arrivée des nazis au pouvoir et leur alliance avec le centre). Mais aussi sur le livre Réconciliation publié l’année dernière par Juan Carlos, en exil dans les Émirats – l’exil est constitutif de son parcours – et qui apparaît comme une démarche tout à fait originale, et intéressante, pour un souverain retraité.
Le livre de Vincent Scheltiens est écrit dans un style agréable, et il fait réfléchir. Gageons que des éditeurs francophones, anglophones et hispanophones auront le bon goût de traduire sans tarder ce livre.
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