Contemporanea
Jaargang XLIII Jaar 2021 Nummer 1

Recensies

Plisnier, Flore, Une histoire de la Radiodiffusion-télévision francophone belge de 1960 à 1977. Entre pluralisme, autonomie culturelle et tutelle politique (Bruxelles : Archives générales du Royaume, 2018), 430p.

Florence Huybrechts, Université libre de Bruxelles

Fruit d’une thèse de doctorat soutenue en 2017 à l’Université libre de Bruxelles, l’ouvrage de Flore Plisnier propose une histoire renouvelée des 17 années d’existence de la Radiodiffusion-télévision belge (RTB). À rebours des approches institutionnelles qui avaient prévalu dans l’étude du sujet, et dans la lignée de travaux consacrés à d’autres époques ou aires linguistiques (J. C. Burgelman, A. Dhoest, H. Van Den Bulck), l’auteure livre un portrait convaincant de l’institut, dont les structures et les réformes sont envisagées dans leur inscription au sein d’un large contexte social et politique. Il faut d’emblée préciser, pour donner la mesure de l’effort accompli, que ce nouveau regard posé sur un pan important de l’histoire du secteur médiatique belge supposait l’exploitation de ressources jusqu’alors non accessibles ou, à tout le moins, non cataloguées : il aura ainsi fallu que Fl. Plisnier inventorie l’intégralité des archives papier de la RTB (quelque 400 mètres linéaires de dossiers versés aux AGR)1 pour que son minutieux travail d’enquête soit rendu possible. À ces archives administratives déjà foisonnantes, elle a joint l’examen d’une quantité importante de sources externes (procès-verbaux de Conseils des Ministres, annales parlementaires, archives de partis et de syndicats) et le témoignage d’anciens acteurs de l’Institut (en particulier l’ex-directeur général Robert Wangermée, dont on saisit ici l’influence décisive), conférant à son portrait une touche originale d’history from below.

Si elle se focalise sur l’ère RTB, qu’encadrent deux grandes réformes statutaires (mai 1960 et février 1977), l’étude replace les mutations de la période dans un long processus évolutif : à travers une brève première partie et un épilogue, le lecteur accède ainsi à la genèse et aux développements plus récents du monopole étatique de l’audiovisuel, et dispose d’utiles clefs de compréhension pour analyser les brèches successives apparues dans la gestion du modèle (joug d’une bureaucratie encombrante, menaces de la télédistribution et performances des chaînes privées, etc.) à l’échelle belge et européenne.

L’ouvrage a une réelle nature d’outil : en près de 200 pages émaillées d’organigrammes et de tableaux statistiques, Fl. Plisnier fournit de précieux éléments pour appréhender les développements structurels de l’organisme, dès l’instauration de la structure tripartite de la l’audiovisuel belge (RTB, BRT et Institut des Services Communs). Elle détaille ainsi les grands principes organisationnels de l’institut (chapitres IV et V), les ressources financières qui lui sont allouées (chapitre VII), son cadre statutaire, ses modes de gestion et de recrutement (chapitre VIII), ses initiatives en matière d’analyse et d’encadrement des publics (chapitre IX), enfin l’articulation de ses différentes missions et programmes (chapitres X et XI).

De manière plus décisive, l’auteure offre un solide cadre conceptuel pour (re)penser l’histoire de la RTB au miroir des différentes mutations et crises que traverse la société belge des années 1960 et 1970, changements qu’elle envisage sous l’angle culturel et (surtout) politique.

Avec l’éclosion conjointe de l’ère des loisirs et d’une période d’agitation sociale, une évolution se dessine dans la perception des missions assignées à la radio et à la télévision publiques. Dans la conception de ses responsabilités culturelles, l’organisme glisse d’une vision « paternaliste » et « messagère » (répondant à l’idéal bbcien de démocratisation de la culture) vers une vocation d’« éducation permanente » (découlant elle-même d’un idéal de démocratie culturelle), dont il s’acquitte en misant sur la participation des publics et en privilégiant les registres de la convivialité (chapitre IX). Dans la foulée de mai 1968 et avec l’arrivée d’une nouvelle génération de journalistes, l’information rtbéenne se découvre une mission critique et se redéfinit comme un outil d’émancipation citoyenne, quitte à aborder les sujets qui fâchent (chapitre X).

Si la loi Harmel (mai 1960) confère d’ores et déjà l’indépendance de gestion à la RTB et à la BRT, les 17 années à l’étude sont encore la scène, sur fond d’exacerbation du « problème communautaire », d’un large processus d’autonomisation culturelle que Fl. Plisnier caractérise par la conjonction de trois phénomènes (chapitre VI) : une décentralisation (ou déconcentration) graduelle de la production vers des centres urbains qui tentent d’asseoir leurs intérêts régionaux (Liège, Namur, Mons), le démantèlement progressif de l’Institut des Services communs, enfin l’amenuisement des efforts de coordination entre RTB et BRT. On comprend, par l’examen scrupuleux de ces trois tendances, le terreau favorable qui s’était formé pour la révision de statut de 1977.

Évoquées par ailleurs, les relations tissées entre le monde politique et la RTB font l’objet d’un développement spécifique dans la troisième partie de l’ouvrage. La radio-télévision belge, désignée en arène et en outil du combat politique, se donne à voir comme tiraillée entre les manœuvres d’instrumentalisation et les velléités d’indépendance. Si cette dernière est globalement maintenue dans la production des contenus, par la force de résistance qu’opposent à toute pression un directeur général et un président de CA acquis à la cause, Fl. Plisnier se rallie à la thèse (défendue par J. C. Burgelman) du caractère « structurel, permanent et global » de la politisation de la RTB, tout en avançant qu’elle subit un changement de nature. C’est là un motif central de la thèse : on passerait, au cours des décennies examinées, d’une tutelle gouvernementale à une tutelle partisane des structures de l’institut. Tout en proposant une analyse des pressions exercées sur elles par l’Exécutif et le Législatif, notamment en matière de communication gouvernementale (chapitre XIII), l’auteure se penche dès lors avec attention sur la montée des pressions partisanes à travers la composition des organes de gestion et dans la définition des procédures de nomination du personnel (chapitres XII et XIV). Quand le monopole étatique sert d’alibi aux ingérences gouvernementales, le pluralisme (soit la représentation proportionnelle des tendances idéologiques au sein de l’organisme, censée garantir l’objectivité des contenus) se mue en prétexte pour la mainmise des partis : l’accord de répartition signé en août 1960, la refonte statutaire de 1970 et le Pacte culturel (1972-73) autorisent une application toujours plus stratégique et clientéliste du principe, en particulier dans les « secteurs sensibles » que sont l’information et la culture. Au détour d’une enquête dans les archives des partis politiques, Fl. Plisnier confirme la mise en œuvre par certaines formations (le Parti socialiste belge et, dans une moindre mesure, le Parti social-chrétien) d’une politique hégémoniste sur la radio-télévision francophone belge. Elle referme la réflexion en proposant un focus sur les enjeux du contrôle de l’information (chapitre XV) : problématique devenue cruciale dans un contexte où les médias audiovisuels (et la télévision surtout) recréent les conditions d’une agora et reconfigurent la perception des réalités politiques auprès du grand nombre. S’il faut a posteriori en nuancer la portée, ce pouvoir d’influence n’en est pas moins redouté par le monde politique d’alors. Accusée d’orienter l’opinion publique vers la gauche, la RTB devient la cible de frondes partisanes, au moment où une coalition de centre-droit (menée par l’Anversois Leo Tindemans) accède au gouvernement et la perspective d’une nouvelle révision de statut se dessine ; les menaces qui planent sur le destin du service public auraient été jusqu’à conditionner l’intériorisation d’une forme d’auto-censure journalistique – hypothèse qu’il s’agirait d’étayer par un examen rigoureux de la programmation info.

L’ouvrage de Flore Plisnier se distingue par une ambition à maints égards « inclusive » : non seulement par la quantité et la diversité des sources traitées, par la transversalité des axes critiques mobilisés, mais aussi – plus prosaïquement – parce qu’il réussit le pari d’aborder le domaine média dans toute sa complexité, en réintégrant un parent pauvre de la recherche sur l’audiovisuel des années post-1950, la radio, dont les stratégies de redéploiement (narrow-casting, décentralisation et conversion « utilitaire ») sont ici finement décrites. On s’en voudrait presque de formuler quelques (menues) réserves. À côté de coquilles un peu trop nombreuses (tout autant imputables à l’éditeur), l’exceptionnelle densité interprétative du volume entraîne une série de longueurs et de redondances, quelques maladresses aussi en termes de structure et de progression argumentative : d’aucunes auraient sans doute pu (partiellement) être évitées à condition de fusionner le contenu de certains chapitres – pourquoi donc séparer l’exposé des missions et l’étude des programmes de la RTB ? pourquoi aborder si précisément déjà les modalités de politisation du recrutement et du CA dans la seconde partie du volume ? La comparaison avec la production radio-télévisuelle du Nord du pays, certes esquissée, aurait mérité une analyse approfondie, quand on sait les clivages culturels et politiques qui délimitent la gestion et la programmation des deux instituts, et l’impact d’un tel gap sur le destin du paysage médiatique belge. L’absence d’une réelle problématisation des enjeux propres au secteur du divertissement, éludés sous prétexte que la « mauvaise conscience » du média aurait relégué les productions légères au rang d’un « mal nécessaire », est à nos yeux plus délicate. L’époque étudiée voit l’expansion d’une radio/tv des variétés et l’alignement toujours plus net des programmes publics sur les méthodes d’appât du secteur privé ; il aurait été souhaitable de disposer d’éléments de compréhension plus fins de la bascule culturelle et des enjeux de pouvoir qui se nouent dans ce domaine. Peut-on enfin reprocher à l’auteure d’avoir contourné la question de l’opinion publique ? Un détour par la presse écrite et par les associations d’auditeurs/spectateurs aurait probablement fourni un précieux complément d’enquête. Mais à trop multiplier ses objets, admettons que l’étude aurait probablement couru le risque de la dispersion. On laissera à d’autres le soin de compléter cette remarquable histoire rtbéenne au moyen d’approches comparatives, d’analyses de programmes et de réception – démarches que Fl. Plisnier appelle d’ailleurs de ses vœux. En l’état, Une histoire de la Radiodiffusion-télévision francophone belge s’impose déjà comme une référence, un vade-mecum pour les checheur.euse.s des Belgian media studies.

- Florence Huybrechts

Referenties

  1. Plisnier, Flore, Inventaire des archives de la Radiodiffusion Télévision Belge (RTB) (1928-1985), série Inventaires Archives générales du Royaume n°642, publication n°5742 (Bruxelles : Archives générales du Royaume, 2017).