Demart, Sara. La fiction postraciale belge: Antiracisme afrodescendant, féminisme et aspirations décoloniales (Bruxelles : Éditions de l’Université de Bruxelles, 2025), 188p.
Après ses travaux sur les diasporas congolaises, leurs mouvements religieux et leurs luttes politiques, la sociologue Sarah Demart (ULB) s’intéresse ici aux luttes antiracistes portées par les personnes afrodescendantes en Belgique francophone, dans un contexte où le racisme anti-Noir·es est longtemps apparu comme mineur. S’appuyant sur une enquête de terrain menée entre 2011 et 2019 au sein des différents espaces de mobilisation, elle propose d’interroger ce qu’elle appelle la « fiction postraciale belge »: l’idée selon laquelle la société belge serait exempte de racisme structurel et que le langage de la race constituerait une importation des États-Unis.
Sans s’alourdir de longs passages théoriques, Demart mobilise un ensemble de concepts issus des études critiques de la race et de l’afroféminisme, constamment éclairés par la richesse du matériau empirique. Outre l’introduction, l’ouvrage comprend un chapitre méthodologique dans lequel l’auteure revient sur sa positionnalité et sur son immersion au sein de collectifs de femmes d’origine congolaise, en tant qu’ « alliée » de la lutte antiraciste. Les six chapitres qui suivent, examinent les manifestations de cette « fiction postraciale » à différents niveaux: microsocial (les rapports interpersonnels), mésosocial (les organisations), et macrosocial (le cadre politique et institutionnel).
Le premier chapitre montre comment la fiction postraciale alimente le déni de la discrimination raciale contemporaine et du passé colonial de la société belge. Cette « idéologie postraciale » permet à la Belgique de s’autoreprésenter comme un petit pays sans ambition impérialiste, « devenue colonisatrice par la seule volonté de son roi. » En dialogue avec la notion d’« innocence blanche », elle remarque que la Belgique serait plutôt marquée par une « innocence blanche entachée », dans la mesure où les violences coloniales rendent de plus en plus difficile le maintien d’un récit national fondé sur l’exceptionnalisme racial belge.
Les deuxième et troisième chapitres s’intéressent à la manière dont certain porte-paroles afrodescendant·es ont tenté d’ inscrire le racisme anti-Noir.es à l’agenda politique au cours des années 2010. Ces tentatives se heurtent toutefois à de profonds désaccords quant à la définition même du racisme et de l’antiracisme. Pour l’État belge, le racisme est une affaire individuelle et intentionnelle, réduite à un nombre limité de comportements, tels que la diffusion d’idées racistes, les injures envers une personne et le négationnisme. Le refus de reconnaître le caractère généralisé et systémique du racisme contribue ainsi à la non-pénalisation d’autres manifestations quotidiennes de la domination raciale dénoncées par les militant·es.
Les difficultés rencontrées par les organisations afrodescendantes pour accéder aux financements étatiques sont au centre du quatrième chapitre. Demart y voit le reflet d’un traitement inégal des acteurs de l’antiracisme: tandis que les organisations mainstream peuvent être exclusivement blanches sans que cela ne suscite de critiques, celles portées par des personnes noires et afrodescendantes sont souvent soupçonnées de communautarisme, ce qui contribue à une répartition inégale des ressources et des financements, ainsi qu’à leur exclusion des espaces de concertation. Paradoxalement, les militant·es afrodescendant·es sont régulièrement sollicité·es par ces mêmes organisations pour intervenir ou former leur personnel, dans le cadre de ce que l’auteure nomme une « économie de l’appropriation des savoirs ». Sous l’influence des mouvements afroféministes, la monétarisation de l’engagement antiraciste émerge, à partir de la seconde moitié des années 2010, comme une réponse à l’exploitation épistémique de ces militant·es.
Le cinquième chapitre revient sur la figure des « allié·es » antiracistes dans les milieux militants et académiques. Demart souligne que l’identification des allié·es fait l’objet de débats et de négociations au sein des espaces militants. Selon l’auteure, l’un des principaux prérequis pour être reconnu·e comme allié·e consiste à prendre en charge sa propre position raciale ainsi que celle de son entourage afin de contribuer concrètement à la lutte antiraciste.
Enfin, le sixième chapitre porte sur les politiques de représentation de la blackness, c’est-à-dire sur les questions de savoir qui est considéré comme Noir·e et ce que signifie être Noir·e. Alors que, dans les années 1990 et 2000, les personnes noires et afrodescendantes ont cherché à acquérir une existence politique à travers l’unité associative et l’affirmation de leurs appartenances africaines, les revendications se sont progressivement déplacées, à partir de la seconde moitié des années 2010, vers les enjeux de représentation et de reconnaissance de la diversité des positionnalités noires. Le chapitre aborde également les divisions idéologiques et stratégiques qui traversent l’antiracisme afrodescendant, et s’interroge sur les possibilités de résister aux concurrences et tensions intra-africaines qui fragilisent la lutte militante.
Parmi les contributions les plus stimulantes de La fiction postraciale figure sans doute la réflexion sur les demandes de rémunération des interventions militantes comme forme de « désengagement du travail gratuit.» À ce titre, l’analyse proposée par Demart soulève des questions importantes sur l’économie racialisée de la production et de l’appropriation des savoirs militants, qui dépassent le cas de la Belgique. On peut toutefois regretter que la reprise institutionnelle du terme « décolonial » au début des années 2020 ne soit pas davantage discutée. Les quelques remarques formulées en conclusion sur les politiques de report et de mise en commission laissent pourtant entrevoir un processus de dépolitisation des luttes et pensées décoloniales à mesure qu’elles sont reprises par les institutions belges, une piste de réflexion que l’on espère voir approfondie dans de futurs travaux.
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