Contemporanea
Tome XLI Année 2019 Numéro 3

Comptes rendus

Bischoff, Sebastian, Kriegsziel Belgien, Annexionsdebatten und nationale Feindbilder in der deutschen Öffentlichkeit, 1914-1918 (Münster: Waxmann/Historische Belgienforschung, 2018), Band 4, 330 p.

Geneviève Warland, UCLouvain

Cet ouvrage issu de la thèse de doctorat de Sebastian Bischoff est un modèle d’étude historique intégrant des théories et des concepts des sciences sociales. Il porte pour partie sur des thématiques qui ont déjà été étudiées par la recherche internationale – les atrocités allemandes et la neutralité de la Belgique –, et pour partie sur d’autres thématiques moins connues en dehors de l’Allemagne : la « question belge » ou les débats sur l’annexion de la Belgique entre 1914-1918 dans l’espace public allemand.

Non seulement la construction d’une image négative de la Belgique est explicitée, en particulier par le prisme d’une « Savagisierung » (sauvagisation) de la population belge, laquelle emprunte à différents stéréotypes négatifs caractérisant d’autres populations (les Anglais, les Français et les Russes), mais encore sa fonction de légitimation vis-à-vis de la population allemande dans le but de soutenir l’effort de guerre est mise en évidence. Le caractère composite de ce stéréotype, composé de diverses pièces (« Mosaikstereotyp ») car ne reposant sur aucun réservoir d’images négatives antérieures de la Belgique, poursuit principalement le but de renforcer dans l’Empire allemand les ressentiments contre les classes populaires et contre les catholiques.

Les supports de ces représentations d’une Belgique fourbe, ne respectant pas sa neutralité, attaquant les soldats allemands, mais qui offre, à l’inverse, des ressources en matières premières, de la main d’œuvre et un accès à la mer, se trouvent dans la presse quotidienne et hebdomadaire de même que dans les romans de gare et les pièces de théâtre. Les discours parlementaires, les mémoires et les souvenirs ainsi que les brochures et les pamphlets y font aussi référence. C’est principalement la catégorie de la presse qui a servi de ressource documentaire à cette étude, et la sélection des 14 journaux et 27 revues a respecté le principe de représentativité des orientations politiques de l’Allemagne de l’époque. C’est dire que l’échantillon était vaste, et là se trouve un des mérites de ce travail1.

Les deux grands thèmes de l’ouvrage – le stéréotype du Belge sauvage et l’annexion de la Belgique – sont divisés en sous-thèmes qui en constituent des aspects ou des prolongements : la discussion sur les violences contre les Allemands vivant en Belgique au début de la guerre, les évocations de la politique du Gouvernement général en Belgique occupée (qui introduit le système de sécurité sociale allemand), les représentations de la famille royale belge, la Flamenpolitik, les déportations des travailleurs forcés. Ces deux derniers aspects constituent deux pans de l’annexionnisme, l’un de nature culturelle, l’autre de nature économique.
La dynamique de la construction d’une image de l’Autre comme étranger, réalisée dans la première partie, relève d’une perspective sociologique2. Elle s’articule au second débat issu de l’espace public allemand – à une époque où les journaux étaient le seul canal de diffusion, ils étaient à la fois porteurs et représentatifs de visions collectives, tel que le rappelle Bischoff – en ce qu’elle le nourrit : en effet, la barbarisation du Belge comme sauvage sert de justification à faire main basse sur le pays, comme le montre la seconde partie. Cette dernière présente les débats sur la question belge où les positions varient selon le camp idéologique : une telle approche discursive de nature plus politique permet de découvrir des éléments moins connus – ainsi des propositions d’annexionnisme présentes dans les argumentaires des sociaux-démocrates. Cela dit, ces éléments ne modifient pas la vision de base selon laquelle les tenants de l’annexionnisme pur et simple se trouvent dans les milieux industriels et les milieux conservateurs acquis pour partie aux idées pangermanistes, alors que les milieux libéraux et catholiques du Centre (Zentrum) sont globalement favorables à des formes d’hégémonie moins directes. L’analyse menée de manière chronologique suivant les grandes phases de la guerre, révèlent néanmoins les contours changeants de cette idée d’annexion qui varie au cours du temps et selon les courants politiques. À travers les 12 types d’argumentation recensés, elle affirme la présence d’un consensus autour d’une annexion, que celle-ci prenne une forme directe ou indirecte.

Cette affirmation amène une critique qui renvoie au mariage avec les sciences sociales indiqué en début de compte-rendu : l’étude de Bischoff a malheureusement laissé de côté les bénéfices d’une approche quantitative rendue plus aisée aujourd’hui par la digitalisation de la presse. En effet, sur plusieurs points – en particulier, la représentativité des différents courants idéologiques par rapport aux formes d’annexion –, il aurait été utile d’avoir une base chiffrée qui, même si elle n’était pas exhaustive, aurait néanmoins permis de dégager des tendances de manière nettement plus précise.

En outre, un type de publications n’a pas été pris en compte, lequel n’aurait toutefois pas modifié la thèse générale : les brochures et pamphlets des professeurs d’université allemands, assez nombreux pour confirmer qu’il y avait bien une « question belge » ou un « problème belge » dans le débat public allemand entre 1914 et 19183.

Voilà donc une étude utile et riche pour tous ceux qui s’intéressent aux relations belgo-allemandes et à leurs représentations. Elle s’inscrit dans cette effervescence de publications (et de thèses de doctorat) qui ont accompagné le Centenaire de la Première Guerre mondiale.

- Geneviève Warland

Références

  1. Deux comptes rendus de ce livre soulignent toutefois quelques lacunes dans l’échantillon choisi et son orientation très berlinoise. Voir Christophe Brüll dans Sehepunkte, 2018, 7/8 (http://www.sehepunkte.de/2018/07/31496.html, consulté le 23/08/2019) et Michel Dumoulin dans Francia. Recensio, 2018, 4 (DOI : https://doi.org/10.11588/frrec.2018.4.57493, consulté le 23/08/2019).
  2. Les éléments centraux qui sont exposés dans cette partie sur les stéréotypes négatifs sur la Belgique ont déjà fait l’objet d’une publication synthétique, laquelle met davantage en évidence le cadre théorique en 7 étapes de la « sauvagisation » de l’Autre : Sobich, Frank Oliver & Bischoff, Sebastian, Feinde werden. Zur nationalen Konstruktion existenzieller Gegnerschaft: Drei Fallstudien (Berlin : Metropol-Verlag, 2015). Voir mon compte-rendu dans Contemporanea XXXVIII, 2016, 1, disponible en ligne.
  3. Voir Geneviève Warland, ‘Which Belgium in the Postwar? German Academics dealing with the First World War and its Aftermath’, in Rash, Felicity & Declercq, Christoph (eds), The Great War in Belgium and the Netherlands. Beyond Flanders Fields(Basingstoke: Palgrave Macmillan, 2018), pp. 95-120.